« Los demonios » Belfond 2009
Los dos demonios : la dictature argentine d’un côté, les opposants de l’autre. Entre les deux, des hommes, des femmes, des familles brisées. Et des fantômes. Entre 1976 et 1983, près de 30 000 personnes disparaissent sans laisser aucune trace. Pas de corps, pas de témoignage. Elles sont littéralement effacées, ne laissant derrière elles un vide que rien ne peut plus combler. Pour un mot, pour une parole, de véritables razzias sont effectuées par la police de la dictature dans des villages entiers. De la côte, on voit s’éloigner des avions vers l’horizon, puis ils reviennent bientôt. Le lendemain, quelques rares corps s’échouent sur la plage.
Comment dans ces conditions construire le deuil d’une personne que l’on n’a jamais connue, quand on ne peut même pas savoir si elle est encore en vie ou non ? C’est la question que se pose tous les jours Tango Montoya, un enfant de dix ans qui grandit à Paris, dans un hôtel tenu par un vieil argentin silencieux. Dans la solitude, il explore les couloirs vétustes comme les recoins de son cœur. Son père, Luis, pour payer le prix du passage en Europe de sa femme et de leur nouveau-né, a été contraint de s’engager dans la guérilla. Depuis ce jour, Tango grandit seul avec Ana, sa mère, dans l’ombre permanente et la folie croissante de l’amour fou qu’elle porte à son homme resté au pays. L’enfant réinvente peu à peu l’histoire de son père, dans un mélange d’innocence et d’imagination.
C’est avec une grande force que Valérie Boronad nous livre un dialogue inattendu entre ce fils et son père, dont le lien physique a été brisé par le destin. Tango rédige des lettres à ce père disparu, avant de poster ces écrits sous son lit, dans une valise où, comme un trésor intime, il entasse ce qui compte pour lui. Il espère chaque jour un peu plus pouvoir croiser le regard de cet homme qu’il ne connaît pas. De son côté, dix ans auparavant, Luis, à partir du moment où il voit le bateau qui emporte sa famille disparaître derrière l’horizon, se met lui aussi à écrire à son fils qu’il ne pense pas revoir.
Il s’agit paradoxalement d’une double correspondance à sens unique, à des milliers de jours et de kilomètres de distance. Il naît de ces mots jetés sur le papier une émotion rare et intense. On ne peut qu’être touché par les sentiments de manque et d’amour qui sont livrés ici, jusqu’à ressentir au creux de soi ce vide immense. La force de ce récit est de donner l’envie d’espérer, d’attendre mais aussi de hurler l’absence. Et quand enfin une vérité est dite, qu’elle corresponde ou non à la réalité, cette tension retombe, et l’apaisement est enfin là. Rien n’est pire, dans cette disparition, que le silence. Rien ne libère plus que la parole.
« T’écrire me sauve la vie » ( Luis )
« Peut-être qu’on peut y croire » ( Tango )
Extrait :
« Ma mère a perdu son cœur. La douleur l’a fait tomber par la fenêtre. Peut-être qu’il a rebondi comme une boule de chewing-gum. Peut-être qu’il était si usé qu’il s’est brisé en arrivant au sol. Peut-être que quelqu’un l’a attrapé et l’a enfermé dans une cage dorée et que jamais plus il ne pourra voler jusqu’à moi.
Le cœur de ma mère s’appelle Luis. J’ai beau savoir son nom, je ne l’ai pas retrouvé. Mais je n’arrête pas de l’appeler. A force, peut-être finira-t-il par revenir.
Connaître le nom que porte le cœur de quelqu’un ne donne aucun pouvoir sur le cœur de ce quelqu’un.
Le cœur d’une mère n’est pas un petit chien. Il ne répond pas quand on le siffle. On ne peut pas le caresser. Il ne vient pas nous lécher quand on s’est fait mal. Il ne se contente pas qu’on lui donne à manger pour se mettre à aimer. Tant pis. J’aurais bien voulu y croire. Mais j’ai trop mal au ventre. »
