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Le Blog de les fourmis ailées
10 janvier 2010
LE SECONDE SURPRISE DE L'AMOUR
C'est souvent drôle et quand même irritant, Marivaux. Voir tous ces atermoiements amoureux, cette errance des sentiments, alors qu'on sait bien comment ça va se terminer... Rien à voir pourtant avec la vie : les atermoiements amoureux existent bien, mais ils ne sont pas drôles et on ne sait pas comment ça va se terminer. Ah ! L'aisance du spectateur !... J'ai eu grand plaisir à revoir, hier soir, sur Arté, La seconde surprise de l'amour, pièce écrite par Marivaux et mise en scène par Luc Bondy. Deux endeuillés, la Marquise et le Chevalier, apprivoisent peu à peu le sentiment qu'ils ont l'un pour l'autre. A côté de ces tristes sires, le miroir inversé des valets, Lisette et Lubin, bons vivants. A côté de ceux-là encore, les deux célibataires que sont le disciple de Sénèque et le barbon aristocrate... Ruse de la farce et force de l'analyse (ou faiblesse !). Grâce, naïveté : trivialité de nos quotidiens. L'amour se dévoile - ou naît - aux deux jeunes gens sous les horions de l'amour-propre. Marivaux, c'est toujours bien. Mais c'est encore mieux avec ce bêta-petit garçon de Chevalier en pantalon jaune et la sublimissime Marquise (c'est juste parce que Clotilde Hesme est très grande que je choisis ce mot ; évidemment.), qui prendra la place d'Angélique dans le coeur du Chevalier. L'alliance du côté désenchanté (ô rage ô désespoir ) et du comportement petit-enfant (étonnement et bouderies) est vraiment réussie. La mise en scène avec les deux maisons, le cadre, la voix lactée par terre, est efficace. Le jeu des acteurs m'a touché ; et j'ai pris bien du plaisir à savourer les mots de Marivaux avec le ton de Luc Bondy. Et je prendrais, encore, bien du plaisir à l'écouter et le regarder en DVD, ce spectacle : car ce qu'il y a de bien, à notre époque, c'est que les bonnes surprises redoublent grâce aux enregistrements.
10 janvier 2010
CIELS

Effectivement, la dernière pièce de cette tétralogie est bien différente de Sang des promesses. Tant dans le propos que dans la forme. Cinq personnes, enfermées et isolées, essayent de faire échouer une attaque de grande ampleur, une attaque terroriste. Qui ? Contre quoi ? On ne sait pas, on n’en sait rien. Et celui qui savait est mort, en est mort. Et les spectateurs enfermés dans un cube assistent à l’enquête de ces personnages, rencontrent le Tintoret.
Un huit-clos, dont l’absurdité n’est pas l’homme mais ce qu’il a produit. La guerre. La guerre, dans laquelle nous baignons, avec ces flots d’images et ces bruits de bombardement. Cette guerre que je n’ai pas connue, mais qui arrivera bien un jour, à nouveau.
On ne peut pas dire plus, car toute la pièce est là, dans cette enquête et dans cette aversion. Là encore, il ne faut pas la voir, il faut prendre cette pièce avec soi, et ressasser jusqu’à l’éveil. L’art, l’art, toujours l’art. La seule arme sans doute, l’arme où se loge, en derniers recours, ce qu’il nous reste d’humanité.
10 janvier 2010
LE SANG DES PROMESSES

Je me demande tout de même l’effet qu’a dû produire Le Sang des promesses à Avignon. Tous les avis sont unanimes, mais ils ne suffiront pas à décrire ce qui fut ressenti. On peut vaguement le pressentir, en avoir peur, après avoir assisté à la trilogie, de Littoral à Forêts, dans la même journée. Car Wajdi Mouawad est un grand metteur en scène et un grand auteur. Un homme de théâtre qui nous parle de nous, de nos guerres et de nos espoirs, en mêlant étroitement l’intime et l’universalité, comme Shakespeare ou Racine. Un grand, vous dis-je.
A vrai dire, ses pièces demandent le recueillement. Applaudir ? Oui, c’est sûr, mais après, ensuite. Ne pas retourner à cette réalité, tout de suite, ne pas considérer ces pièces comme un spectacle. Pour juste revenir à la réalité, empli d’une force et d’une conscience plus accrue de notre monde. Car Wajdi Mouawad nous parle du monde, de nos destins, de nos liens, de nos liens brisés, de ces liens qu’on porte et qu’on transmet à notre tour, déchirures sans cesses recousues. La guerre ? Laquelle ? Une : celle du Liban, celle du Moyen-orient, celle du Vingtième siècle. Celle des hommes entre eux. Longue chaîne ininterrompue qui a à elle-même sa propre histoire.
L’art pour dire et contrer cette volonté de guerre. Pour dire de manière aussi effroyable et si belle ce qu’elle est. Jets de couleur, de peinture, du rouge, du vert, du bleu, des lianes, des monstres, une vanité, l’amour. Du rire, parce que la vie est ainsi faite. Le rire et la joie ne sont là que pour mieux dire les tragédies et les ratés. Et permettre un choc esthétique renouvelé sans cesse et dont la résonance n’aura pas de fin. Il est des rencontres qui tombent à point nommé. Celle-ci aurait eu lieu, de toute manière. Rater un seul de ses futurs spectacles ne me semble pas envisageable. Et les voir ne suffiront pas à pouvoir les dire, car comment faire le tri raisonné, ensuite, de ce qui vibre et s’étend et se propage encore.
10 janvier 2010
RICHARD III

Cela faisait bien longtemps que je souhaitais voir un Shakespeare sur une scène de théâtre. Pour ce qui est des films, j’ai déjà donné… Alors cette soirée promettait. Un drame historique et cette suppliante : « Un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! » Je piaffais d’impatience.
Pourtant, le choc n’allait pas être complètement au rendez-vous. Premièrement, parce que j’étais parti en retard de chez moi. Deuxièmement, parce que j’étais fatigué. Ma tête avait une forte tendance à ne pas vouloir rester droite, et fière, au dessus de mes épaules…
Heureusement que j’avais quelques rudiments en matière de guerre intestine et anglaise. Les York, les Lancastre, la guerre des Deux-Roses… je ne fus pas si perdu que ça, même si les meurtres se sont enchaînés et que le tourbillon emporta le reste de ma raison… En même temps, pour dire la folie des hommes et la haine d’un homme en particulier, on ne peut faire mieux que de « bousculer » le spectateur. Voire de le perdre. Qui est qui ? Fi donc ! Mauvaise question. Des vivants en sursis. Les morts se ressemblent tous.
Richard de Gloucester, l’homme laid qui se promet d’être roi, intrigue en effet à merveille et abat, l’un après l’autre, ses opposants, dont les portraits géants le surplombent au fur et à mesure des assassinats. Comme une épée de Damoclès, le signe d’une vengeance à venir, des fantômes. Qui verse le sang verra son sang couler à son tour.
Ce dispositif est très impressionnant, il rejoint dans sa narration les figurines en deux dimensions qui représentent les protagonistes de l’Histoire et qui traversent la scène. Un peu comme des pantins, comme des marionnettes, des jouets. Peut-être aussi comme les figures d’un échiquier.
Entre ces deux espaces (le devant de la scène et le rideau), se tient un pavement rouge et blanc, couleur des deux familles royales… et s’ajoutent des blocs gris, constituant tour à tour le trône, le cimetière, la table.
Il y a eu de beaux moments de poésie, de beaux tableaux, avec les couleurs, les ralentis, mis en valeur grâce à deux musiciens baroco-électriques ; et le personnage de Richard, que je trouvais brouillon et emprunté, prend peu à peu de la consistance. Il s’ajuste. Sa perfidie nous le montre toujours fragile et quand sa volonté de grandeur se réalise enfin, l’absurdité de sa geste éclate avec sa peur de mourir. Tout ça pour ça. Un grand final.
10 janvier 2010
FLEXIBLE HOP HOP

Flexible Hop Hop !, d’Emmanuel Darley, est une pièce déroutante par l’écriture laconique, brute. Elle déroule la vie d’une entreprise déjà à la dérive et de ses salariés qui le seront bientôt : Interklang. Vous ne connaissez pas ? Mais si ; cette entreprise est pareille aux autres, avec ses économies au détriment des employés, ses délocalisations…
Mise en scène par Paule Groleau, une chorégraphe, et Patrick Sueur, cette pièce est d’une grande efficacité pour dénoncer l’employé-machine, véritable objet dans les mains des patrons, soumis aux contraintes économiques. Détruire des vies pour survivre.
Cette danse des employés, on embauche, on débauche, les jeunes, les vieux, les formés, les inexpérimentés, les femmes, l’asiatique bon marché… est une danse macabre, une danse funèbre qui n’émeut pas le Politique, l’homme qui inaugure un musée dans les murs de l’entreprise vide. Requiem pour le souvenir.
Le personnage qui m’a le plus plu, c’est Brigitte, sorte de secrétaire, en charge des ressources humaines, maillon fort de ce système faible. Vêtue de rose, sa première apparition est diablement chorégraphiée. Ambiance jeu vidéo. Ensuite, évidemment sexy sur sa chaise ou sur ses longues jambes, Brigitte joue avec talent de sa voix et de ses inflexions, afin de « servir » au mieux, avec toute l’ambiguïté de sa position, l’entreprise Interklang. Séduction du serpent.
10 janvier 2010
Interview de David Foenkinos
1) Avec le personnage de Nathalie, il me semble qu’il y a une grande nouveauté dans votre parcours. C’est le personnage clef du roman et il apporte une tonalité plus rude à votre enjouement habituel. Pourquoi avoir justement pris une femme pour dire cette reconstruction douloureuse et calme :
C’est un livre plus grave que les autres oui. Je voulais depuis longtemps équilibrer entre l’humour et un fond plus réaliste, plus sérieux. J’avais envie de suivre le parcours sentimental d’une femme. Mais en même temps le livre parle aussi des hommes qui jalonnent sa vie.
2) Y a-t-il eu un élément déclencheur particulier pour ce roman ? Le quiproquo du baiser ? La disparition soudaine et absurde de François ?...
C’est la pulsion du baiser. Subitement, Nathalie embrasse… un Suédois !... C’était le point de départ. L’idée qu’en matière amoureuse, c’est le corps qui décide. Que Nathalie soit soumise à cette étrange pulsion sensuelle.
3) Vous sentez-vous plus capable d’écrire sur des sujets douloureux ? Est-ce un livre, comme un autre, ou sentez-vous que vous avez changé, que vous ne pourrez plus écrire Inversion de l’idiotie ou Entre les oreilles ?
Je ne pourrais plus écrire mes premiers livres c’est sûr !... Je crois qu’on évolue forcément. Et mon évolution me pousse vers moins de folie, plus de réalisme. Et plus de simplicité aussi.
4) A vous lire, on a parfois l’impression que votre écriture est primesautière, que vous saisissez ce qui vous saute à l’esprit... Comment écrivez-vous ? Et, seconde question, avez-vous des rituels particuliers quand vous écrivez ?
Le premier jet, oui. C’est vif, je suis mes idées. Mais après je retravaille beaucoup. Je coupe, je simplifie. J’écris le matin, avec des chaussons. Comme si j’étais en Suisse.
5) D’où vous viennent ces références aux pays, aux nationalités ?
J’aime bien m’amuser avec ça. Il y a toujours deux polonais dans mes livres. Mais là, c’est un livre complètement suédois. Une nation mi Bergman mi Ikéa, et je trouve que ça donne aussitôt une tonalité dépressive à cette sociéte.
6) Vous êtes encore en course pour le prix Interallié 2009. Vous avez déjà eu trois prix : prix François Mauriac, prix Roger Nimier, Prix Jean Giono. Quels ouvrages de ces auteurs appréciez-vous ?
Non, ce sont des auteurs que j’ai peu lu. Que je connais peu.
7) Etes-vous déjà sur un nouveau roman ? Sur une nouvelle pièce de théâtre
J’écris le scénario de la Délicatesse. Je publie en janvier une petite nouvelle intitulée « Bernard », l’histoire d’un homme de 50 ans qui retourne vivre chez ses parents. Ca sera publié dans une maison d’édition les Editions du Moteur. Une maison qui ne va publier que de courts textes destinés à être adapté au cinéma. Et puis en janvier il y aussi la sortie de Nos séparations en Folio.
8) Pouvez-vous nous parler de l’adaptation du Potentiel érotique de ma femme ?
Elle est arrêtée. Celle de Nos séparations avance. Normalement ( je l’espère !) c’est Yan Samuel qui fera le film. Le réalisateur de Jeux d’enfants. Et puis j’aimerais réaliser avec mon frère La délicatesse.
9) Quels sont les livres qui vous ont vraiment marqués depuis deux ans ?
Un homme de Philippe Roth.
10) Et pour terminer, aimez-vous les krisprolls ?
Non, même pas !... Mais j’espère que le livre sera traduit en Suédois, alors il faudra que je m’y mette.
09 janvier 2010
"L'idiot de Shangai" et autres nouvelles des écrivains, Pierre Péju
Un écrivain à la découverte de la Chine, un écrivain qui fait mine d’écrire afin de mieux voir sa femme, un écrivain paralysé nommé Sherlock Holmes. Trois écrivains, trois enfermements, puisque le premier ne peut plus lire, le second se claquemure dans son cabinet, le troisième ne peut bouger. Trois dérélictions, trois folies… Sagesse, tragédie et humour noir sont au rendez-vous. Avec le plaisir de lire quelques perles ou conte de la pensée chinoise, de rencontrer un nouveau Barbe-Bleue ou de voir Watson et son Sherlock Holmes à l’œuvre...
09 janvier 2010
"La perfection du tir" : Mathias Enard

J’ai lu ce livre par défaut. Entendons-nous bien : je voulais lire du Mathias Enard, j’avais d’ailleurs acheté Zone à cet effet (belle tentative), mais ce dernier livre étant un volume fort épais (et ayant, pour cette raison, repoussé ma lecture des Bienveillantes de Jonathan Little jusqu’à ce jour), je me suis dit que je pourrais parler bientôt en société (…) de l’auteur de Zone, sans avoir lu Zone, grâce à La Perfection du tir. Nous y sommes.
Le narrateur de ce récit est un tireur hors-pair qui nous conte sa drôle de guerre. Car son pays est en guerre. Contre qui ? On ne sait pas. On sent la guerre civile. Et quand bien même ce ne serait pas, il faut bien se rendre compte qu’une guerre entre les Nations n’est qu’une guerre entre les citoyens du même monde. Et puis : la guerre ressemble à une autre, avec ses morts, ce bruit, ce sang, ces mutilations, cette fatalité permanente… Tout au plus suppute-t-on que cela se déroule au Moyen-Orient. On a vaguement l’impression de voir les images, les immeubles, les rues, les débris, de l’excellent métrage Valse avec Bachir. Parce que l’auteur connaît le persan et l’arabe, et a séjourné au Moyen-Orient (c’est la quatrième de couverture qui le dit). Parce qu’un des personnages se prénomme Myrna. Pour moi, ça sonne oriental. Oui, oui.
Un Combattant. Un tireur hors-pair. Un esthète :
Quote :
"La meilleure heure, c’est l’aube. La lumière est parfaite, pas trop aveuglante, il n’y a pas de reflets. Les gens se lèvent dans un nouveau jour et se méfient moins. Ils oublient pendant une seconde ou deux que leur rue est en partie visible depuis nos immeubles. C’est à l’aube que j’ai fait certains de mes meilleurs tirs. Par exemple cette dame qui avait l’air toute joyeuse de sortir de chez elle, avec sa jolie robe et son panier. Je l’ai eue dans la nuque, elle est tombée d’un coup, comme une marionnette, les fils coupés. Ça c’était au début, les gens n’avaient pas encore l’habitude. Par la suite les tirs sont devenus des choses normales, on savait où passer, où se trouvait le danger. Tout comme si je contrôlais une partie de la ville."
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Ce tireur, dont on ne connaîtra jamais l’identité, s’occupe de sa mère folle (autant qu’il en a le désir) et propose à Myrna, jeune fille de 15 ans, de l’aider dans cette œuvre filiale. Que croyez-vous qu’il arriva quand il aperçut à travers les volets sa féminité naissance ? Une histoire d’amour ? Vous êtes bien cruel... L’ère est à la guerre, à la violence, à la force. A la paix du snipper répond les tourments du désir, lui aussi sous l’emprise d’une volonté de puissance.
« Le plus important, c’est le souffle » est la première phrase du livre. Autant pour celui qui vise une cible et doit faire mat en un coup que pour le narrateur, dont l’histoire n’est authentique que parce que le rythme et ses pensées sont chevillés à cette volonté de faire corps avec les potentialités de son arme. Mathias Enard ne dit rien, il montre le chaos des hommes, un espace déchiqueté où même la vengeance perd sa signification. Il décrit un royaume de l’errance, lieu d’une déshumanisation éternelle, avec une poésie froide et un lyrisme brutal à faire détester la littérature. Et pourtant… Comme dirait Walter Benjamin : l'humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre ». Représenter parfaitement le mal, goûter à la perfection des tirs… Peut-être est-ce, paradoxalement, cette monumentalisation esthétique qui permet de ne pas sombrer dans la destruction la plus pérenne, car l’art, en général, et la littérature, en particulier, sont justement les lieux où le Mal dans toute sa splendeur trouve un ennemi propre à le contrer, et constitue le rappel vivant que la bonté et l’amour d’autrui reste le meilleur rempart contre la barbarie. Je ne sais pas ce que vaut Zone mais La perfection du tir est un récit très visuel de la vie d’un combattant, qui porte dans sa violence la marque d’un désir plus pur, que le présent ne laisse pas s’épanouir normalement, mais qui git bien là. Parce que « senti ».
09 janvier 2010
"Victoire" , écrit par Conrad
Dans ce roman assez long : une île. Et sur cette île, un homme : Axel Heyst. Entre faux roman aventure et vrai récit métaphysique. Le Bien, le Mal, l’Homme, tout ça dit grâce à un éclatement narratif, très impressionnant, et des portraits très fouillés. Cependant, ces personnages bien campés ont tout de même leur mystère, et le lecteur est de plus en plus tenu en haleine par ces glissements, ses surprises narratives qui sont aussi celles de l’être humain. Un gentleman ne peut que lire un tel livre.
09 janvier 2010
"Les Funambules" ou l'épreuve du vent (Antoine Bello)
Quote :
Chacune de ces nouvelles raconte une histoire extraordinaire : celle de Maximilien Zu, dont le dernier roman ne comptait que 89 mots et dont la trilogie fut réunie en un coffret de 4 pages ; celle de l'équilibriste Soltino, qui tendait son fil de plus en plus haut ; celle de l'astronaute Jim Mute, qui embarqua seul à bord d'une capsule vouée à tourner éternellement autour de Jupiter ; celle du sculpteur de mannequins Kreuzer, dont chaque œuvre rendait caduque la précédente ; celle de l'exégète Fiodor Sadarov, qui consacra sa vie à une lecture politique des écrits du joueur de quilles Igor Krybolski.
Cinq destins hors du commun, cinq funambules lancés à la poursuite d'une perfection inaccessible. |
Voilà le résumé des Editions Gallimard. Cela m’évite de parler des histoires, des fabuleuses histoires devrais-je dire. Je me borne simplement, ici, à inciter mes quelques lecteurs à lire ce recueil, ce premier ouvrage d’Antoine Bello, lauréat du Prix de la Vocation Marcel Bleustein-Blanchet en 1996.
Avec ces récits, on pense parfois à Borgès, à Balzac, à Tournier : concision, narration, réflexion. On se laisse emporter par l’histoire, par son mystère, par la détresse et l’ambition des personnages. A la recherche de la perfection, peut-être. D’une stature, sans doute. De la dignité, d’une coïncidence avec soi-même, par-delà les railleries, les incompréhensions et les échecs. Dans les épreuves. Il faudrait donc faire sienne cette phrase de Jim Mute, dans « Go Ganymède ! » : « Arrive un moment, me dit-il, où les intérêts d’un astronaute et ceux de son employeur se rejoignent puis se confondent. Alors la vie d’un homme devient un paramètre modélisable, en l’occurrence important, mais non essentiel. »
09 janvier 2010
"Berlin Alexanderplatz", Alfred Döblin
Date de première publication : 1929
Date de la traduction de mon livre : 1970 (comprendre, pas celle-ci)
Lieu : Alexanderplatz, Berlin
Epoque : seconde moitié des années 20
Personnages : Franz Biberkopf, Lüders, Reinhold, la bande de Pums, Mimi
Fantômes : Ida et la prison de Tegel
Milieu social : Milieu berlinois, petits truands et prostituées
Métaphysique : destinée, Mal
Comparaisons traditionnelles : Ulysse de James Joyce, Voyage au bout de la nuit de Céline.
Narration : hors norme. Points de vue multiples, collage, désinvolture, interpellation.
Couleur : expressionniste
Gimmick : l'abattoir, les tramways
Label : fait partie de la liste des 100 meilleurs livres de tous les temps.
09 janvier 2010
Jérôme Attal, "Le garçon qui dessinait des soleils noirs"

Jérôme Attal a écrit plusieurs livres. Celui-ci est son troisième. J'avais déjà lu le premier : L'Amoureux en lambeaux, que le BUZZ… avait largement chroniqué. Je l’avais bien apprécié, et je l’avais beaucoup corné. Tout simplement parce que ce qui était dit était très juste. Noir, dur, peut-être, lucide en tout cas. Et je préfère cette conscience âpre, quitte à se brûler l’âme. Façon de parler. Ceci dit, le titre de cet ouvrage, plus narcissique que Le Rouge et le bleu ou Journal fictif d’Andy Warhol, les deux autres livres de Jérôme Attal qui évoquent, eux, la culture artistique pop (le premier avec les Beatles), reprend une image qui m’est cher : « le soleil noir ». Bien sûr, on pense à Nerval et à la mélancolie, mais plus qu’à la tristesse, j’y vois cette idée de contempler en même temps le soleil et la mort. Souvenons-nous de cette phrase d’Héraclite : « le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face »… Essayons quand même, et mieux.
Le héros est donc un garçon qui, dans son enfance, dessinait des soleils noirs : Basile Green. Artiste, il connaît un certain succès sur les scènes musicales, puis il se rend compte que cette reconnaissance ne lui correspond plus. Vide de sens, versatile - tout aussi synonyme d’absence que ses rencontres amoureuses, bien réelles mais creuses. Le hante le fantôme d’Anika.
A ce récit de Basile et d’Anika s’ajoutent deux nouvelles : La nuit verte et La solitude exécutée. La première relate une soirée entre jeunes gens, la seconde les jours tumultueux d'une colonie de vacances.
Ce qui est toujours intéressant, c’est cette écriture à fleur de peau, à la pensée profondément sentie. Le thème est amoureux, le propos acéré. Il m’est venu une réflexion tout à l’heure sur la naïveté, sur l’idéalisme (voire l’angélisme), en tombant par hasard – je vous le jure – sur un blog dont les poèmes dégoulinaient. De la guimauve. Peut-on dire réellement que cette personne est c... à penser ainsi ? « Bien naïve ! » « Ridicule ! ». Ce que j’en pense, c’est qu’on ne peut lui jeter la pierre d’aimer ainsi (en plus, c'était un petit bébé de trois ans). Le tort serait simplement de ne pas ouvrir l’œil, comme l’indique Döblin dans son Berlin Alexanderplatz, quand on fait oeuvre de bonté. Il ne faut pas confondre aussi, à l'inverse, la lucidité et le laisser-aller. Ce qui me conduit à reprendre ma petite note sur Basile Green et ses avatars. Défendons la littérature de l’intime, en général. Et cette mélancolie-là, en particulier, parce qu’au fond, dans cette désespérance, il y a un horizon, pas illusoire, ni rêvé : réel. Parce qu’il est une force. Le soleil et la mort. Tout est là.
Ce qui caractérise l’écriture de Jérôme Attal, c’est justement ce côté vague à l’âme, mélange de références contemporaines et de termes surannés. En découle une certaine intemporalité. Le romantisme est peut-être éternel, finalement. Ces phrases sont bizarres, me suis-je dit, sans savoir pourquoi. Elles m’échappent. Je ne dis pas ça, uniquement, pour l’utilisation des virgules, qui parfois tardent à venir. Les images, certains mots. Enfin, ce n’est peut-être que mon ressenti. Mais le rythme est authentique. Peu importe qui parle, seul compte le rythme, et à travers lui : le souffle. Jérôme Attal est un écrivain en mode mineur et un véritable auteur. On attend de voir, cependant, si ce "roman des fins d'adolescence" sera suivi de romans où l'adolescence n'est plus une nostalgie.
09 janvier 2010
Arnaud le Guilcher et la littérature du ventre

Stéphane Million publie ce livre du breton Arnaud Le Guilcher en octobre, mais on peut déjà le lire. Suffit de le demander. Enfin, faut le payer quand même.
La couverture du livre est éclatante, un rien rutilante... Belle composition ! Cependant, si vous tournez l'ouvrage pour lire la quatrième de couverture, c'est déjà plus agressif. Je parle du résumé (complet ?...) envoyé en rafale, 6 mots maximum par phrase nominale. Tac à tac à tac à tac à tac. Il y a une machine à écrire, une Remington Rand, sur le sable. Rien d'étonnant donc.
Ah oui ! Le pitch : « Emma. Un pélican à la con. Une station balnéaire aux Etats-Unis. Un allemand qui tourne. Une tribu de hippies crados. » (deux premières lignes de la quatrième de couv'…) C’est à dire : dans une station balnéaire aux Etats-Unis, Richard et sa femme Emma arrivent. C’est leur voyage de noce. Emma quitte les lieux - ou plutôt disparaît. Un Allemand tourne indéfiniment, pas très loin, car sa femme l’a également quitté. Grâce à elle, il est devenu le centre d’attraction du coin. Et des hippies arrivent dans ce petit coin de « paradis »… Mais vous aviez compris tout ça je pense.
Points positifs :
- foutraque (mais plus rock que dans les films de Kusturica)
- chapitres courts (tu parles d’un critère)
- des collages, des listes (++) qui dynamise la narration
- des loosers américains, des vrais, je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à Very Bad Trip (le film) et Fantasia chez les Ploucs (le livre), de Charles Williams.
- de l’humour, mais qui manque d’incision (c’est pour la transition)
Points négatifs :
- la fin (bof mais mignonne ou mignonne mais bof)
- le langage familier avec lequel je ne suis pas assez familier.
09 janvier 2010
Mrs Dalloway" : une leçon d'écriture par Virginia Woolf
Ce qui est extraordinaire dans ce livre, c'est l'écriture. Ce qui est dit n'est pas resté dans ma mémoire. Bel occasion de le relire. C'est sans doute parce qu'il n'y a pas d'histoire, d'intrigue, que rien ne va causer "tort" à une situation donnée. Ces presque trois cent pages sont la narration d'une journée, des pensées de différents personnages. Un tissage de monologues intérieurs dont le centre serait Mrs Dalloway, cette femme qui organise une soirée. Ce qui est admirable, c'est le passage, fausse rupture, entre les personnages entre eux, le glissement d'une pensée à une autre. Du présent au passé. D'un lieu à un autre. Raccords sans fausse note. Cette virtuosité joue de pair dans ce livre avec le style lyrique et poétique, qui emporte le lecteur. Vers où ?... Dans l'intériorité et les méandres de l'amour, de l'hypocrisie, des concessions, des erreurs. Dans l'expérience d'une lucidité. Vaste plan séquence de notre humanité.
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