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trebiv
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Ce blog se construira peu à peu autour de trois directions:
- comment les trajectoires identitaires sont-elles approchées par les arts ?
- comment définir une esthétique moderne ?
- un panorama des expositions artistiques rouennaises
Homme
Né le : 20 juillet 1975
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Prénom : Patrice
Nom : Vibert
Présentation :
Professeur de philosophie. Mes recherches portent sur la notion d'identité.
Ville : Rouen
Département : SEINE MARITIME
Région : Haute Normandie
Pays : France
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Le Blog de trebiv
28 septembre 2009
variations autour du visage - variations du visage ( Jane Planson et l'art du portrait)
L'oeuvre de Jane Planson, artiste peintre normande, semble être un ressassement de la thèse lévinasienne. L'épiphanie du visage ne signifie pas que ce dernier se montre. Au contraire, son apparition n'est possible que dans son retrait. S'il était entièrement découvert, il ne serait plus visage mais surface, masque.
In out (2008)
Si le visage ne me regarde pas, son regard est présent. D'autant plus qu'il n'est pas absorbé par l'objet regardé. Beaucoup d'oeuvres comme In out laisse l'individu d'autant plus présent que la seconde partie du tableau, celle que cette jeune femme regarde, n'est pas peinte. Ce vide pictural replie l'individu sur lui-même. Il devient une pure apparition ainsi que son regard, regard qui n'est qu'un regard intransitif.
Dubaï (2008)
Cette épiphanie du visage problématise la relation à autrui, même si celle-ci est toujours possible. Le tableau Dubaï est à ce sujet extrêmement ambigu. A nouveau, la séparation entre les deux parties du tableau isole les personnages et ici les réunit. Mais leur position et leur couleur interdit toute véritable relation à autrui. S'ils semblent en face à face, ils n'ont pas un statut équivalent. Le personnage de gauche représente par sa blancheur et son effacement l'épiphanie du visage alors que l'autre par sa noirceur et sa présentation de dos est réduit à la surface de la chair. Visage et chair, corps et esprit, ces deux personnages ne semblent être à réalité que le déploiement d'une même et seule personne, ses deux facettes étalées sur la surface de la toile. Ancora chez Jorge( 2007) Même s'il s'agit ici d'une véritable relation, la construction du tableau Ancora chez Jorge montre à nouveau comment la proximité entre les deux personnages peut se transformer en distance la plus extrême. Le blanc des murs les enferme dans une partie du tableau, le noir les enferme dans leur corps. Enfin, la différence de technique pour composer les deux personnages les rend inacessibles l'un à l'autre. Deux effacements: le personnage de face est dans la pénombre, l'autre est quasiment de dos. A nouveau ce qui reste, c'est le regard. Le regard qui circule entre les deux. L'univers de Jane Planson n'est donc pas celui de la séparation radicale et l'abandon à soi. A travers cet art du portrait, c'est aussi la difficile sortie de soi pour créer un lien avec l'autre qui est questionnée. Si tous les personnages de Jane Planson sont dans des attitudes mélancoliques, méditatives, ces dernières proviennent sans aucun doute de leur réflexion sur leur relation aux autres.
23 septembre 2009
entre érotisme et sensualité
Dans Comme un cuivre qui résonne, Peter Stamm réussit à nous présenter plus qu'un ensemble de nouvelles mais bien un recueil. L'unité de ces textes est liée aux variations sur le désir et l'amour qu'ils nous décrivent peu à peu. Ce regard chiurgical nous décrit tout un horizon délimité par l'érotisme et la sensualité dans ses deux extrémités.
Mais cette cartographie ne vaut pas pour elle même. Elle montre que le désir voue à l'échec toute relation entre les partenaires amoureux. Le désir condamne le sujet désirant à la solitude. Cet isolement est mis en valeur par l'écriture épurée de Peter Stamm. Le refus du pathos sépare aussi le lecteur de toute idenfication avec le personnage. A travers ces nouvelles, c'est les seules métamorphoses du désir nu qu'il est possible de suivre. Ce ratage de la relation amoureuse apparaît dès la première nouvelle du recueil, L'attente. La narratrice, une vieille fille, rencontre son jeune voisin du dessus, Patrick. Il entame une relation amoureuse. La sensualité remplace tout véritable dialogue entre eux. La narratrice doit alors attendre que son jeune amant vienne la voir. Cette attente transforme son désir en fantasme, au point où le lecteur peut se demander si cet amant existe réellement. La solitude et l'incompréhensibilité du désir s'accroissent encore dans la troisième nouvelle, Les trois soeurs. Heidi part à Vienne pour passer un concours d'entrée aux Beaux-Arts. Elle revient sans jamais être allé au concours mais enceinte. Son amour pour l'art a été remplacé par un désir brut, désir qui l'entraînera à vivre avec un homme qui ne peut comprendre ce qu'elle est. Seule, Heidi doit choisir entre les deux voies que lui offre son désir. La nudité du désir telle qu'elle est décrite par Peter Stamm lui permet de sortir de la sphère de l'humain. La nouvelle Corps étrangers décrit une communion avec la terre qui ressemble à celle de Robinson dans Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier:
"Elle rit sans bruit. Il est fou, dit-elle, mais moi aussi je suis folle. Et toi aussi, n'est-ce pas ? Nous sommes tous fous. Cette grotte, pourquoi voulons-nous y entrer ? Pourquoi veux-tu y entrer ? Dans ce Nirvana. Parce que presque personne n'y est encore entré ?
[...] Baiser la Terre, dit Sabine. Elle se leva et tendit la main à Christoph. Nous niquons la Terre."
Cette curiosité mêlé au désir sexuel ne peut qu'évoquer le désir de fusion avec le corps maternel. C'est son doute ce fantasme de fusion qui circule dans les différents désirs en jeu dans ce recueil qui interdit toute relation véritable. Comme un cuivre qui résonne arrive donc à remplir sa mission, cartographier le désir dans toutes ses dimensions. Pourtant, on ne peut qu'être gêné par l'isolement que procure cette lecture car l'écriture permet de révéler la nudité et le non-sens du désir. Non-sens qui circule entre le lecteur et le texte, entre les personnages du texte. Aucune identification aux personnages n'est possible. Confronté à cette cartographie, le lecteur est renvoyé à son propre désir.
note : 3.5/5
Extrait:
"Si son ménage est uni, dit Johanna, pourquoi a-t-il alors besoin d'être infidèle ? Eva haussa les épaules. tu trouves ça immoral? Johanna sentit sente son hésitation face au "tu" plus intime. Je me dis que c'est à lui de prendre ses responsabilités, dit Eva, après tout c'est lui qui trompe sa femme. Tu veux dire que je devrais l'envoyer promener? Mais là n'était pas la question qui intéressait Johanna. Quel genre de personne est-ce ? lui demanda-t-elle. Parle-t-il avec toi de sa famille ? Que te raconte-t-il ? c'est un homme tout ce qu'il y a de normal, dit Eva, de sa famille, il ne m'en parle pas beaucoup. Ca me convient parfaitement, je n'ai rien à voir là-dedans. Est-ce que c'est normal ? demanda Johanna d'un ton plus violent qu'elle n'en avait eu l'intention. Est-ce que c'est normal qu'un homme ait une maîtresse? Ca ne peut quand même pas être normal ? Dans la lumière qui filtrait de l'entrée, elle vit qu'Eva souriait. Adrian ne vous a-t-il jamais raconté, à ton mari et à to, pourquoi nous nous sommes séparés ? lui demanda-t-elle. Que dirais-tu à femme ? demanda Johanna. Que lui diras-tu si un jour elle te téléphone et te demande des comptes ? Je ne sais pas, dit Eva. Elles se turent. Puis Eva dit: je lui dirais qu'il ne faut pas y attacher d'importance, qu'elle ne doit pas s'inquiéter." ( p. 133-134)
13 septembre 2009
La confusion des âges: "Le monde sans les enfants" de Philippe Claudel
" Mais le temps passe pour tout le monde, et aussi pour les enfants. Et les enfants un jour ou l'autre deviennent grands, et deviennent parents en ayant eux aussi des enfants, des enfants qu'ils aiment tant mais que tout de même ils disputent, ils punissent et qui les font râler. Car le problème, voyez-vous, c'est que quand on est grands, on oublie, on oublie presque tout, et on oublie surtout qu'on a été enfant."
Cet extrait de la nouvelle inaugurale du recueil indique au lecteur le fil directeur de toutes les nouvelles: à la fois le mélange et la séparation entre le monde des enfants et le monde des adultes. On passe ainsi de nouvelles où les adultes essaient de se mettre du point de vue des enfants à des nouvelles où les enfants prennent la place des adultes. "Le chasseur de cauchemars" nous montre Raymond, un chasseur de cauchemar, en retraite forcée car son métier est maintenant effectué par des entreprises et non plus par de simples artisans. Cette introduction de problèmes d'adultes dans un univers enfantin aurait pu créer un décalage à la fois plaisant et suggestif. Mais Philippe Claudel perd très rapidement son lecteur. Personnellement, à chaque nouvelle, je me demandais à qui ils s'adressaient: des enfants, des adultes. Les deux à la fois sans doute, où à l'enfant qui sommeille dans l'adulte et à l'adulte qui regrette de ne plus être un enfant. Si ce recueil se lit rapidement et si quelques nouvelles sonnent justes ( "le dur métier de fée", "le gros Marcel" ), il ne laisse guère de souvenir durable.
Note: 2/5
12 septembre 2009
There will be blood: vers une nouvelle religion ?
There will be blood de Paul Thomas Anderson explore deux thèmes centraux de la pensée américaine: le pétrole et la religion. Si l'histoire du chercheur de pétrole qu'est Daniel Plainview semble relativement banale, le film suscite pourtant une tension extrême chez le spectateur. L'appât du gain semble assez fort chez Daniel Plainview pour lui faire abandonner toutes ses attaches, toutes les valeurs qui le relient au destin des hommes. Le pétrole semble le seul but qui ait de la valeur pour lui. C'est cette fixation qui donne tout son intérêt à sa trajectoire. Cependant, la confrontation entre la recherche du pétrole et la religion donnera une portée encore plus symbolique à cette recherche. Il ne s'agit plus seulement de négliger, de renverser la religion au nom du pétrole, ni de faire du pétrole un nouveau dieu. En fait, le film semble faire de cette quête le modèle d'un nouvel éthos religieux. 
There will be blood met en scène la rencontre entre «l'esprit économique» et «l'esprit religieux» à travers la trajectoire de Daniel Plainview, un chercheur de pétrole. Le film le suit de la découverte de son premier gisement en 1898 à son apothéose lors de la crise boursière de 1929. Cet homme qui refuse toute réussite en dehors de la sienne, qui considère comme adversaire toute personne étrangère à son entreprise devra se positionner par rapport à deux valeurs non marchandes: la famille, par l'intermédiaire de son fils et d'un prétendu demi-frère, et la religion, par l'intermédiaire de Eli Sunday. En fait, les premières et dernières scènes du film nous montrent que c'est le problème religieux qui sera au centre de l'itinéraire de Daniel Plainview. La première séquence pouvant être considérée comme la révélation de Daniel Plainview et la dernière étant son explication avec le faux-prophète qu'est Eli Sunday, ce problème englobe tout le récit. Au contraire, le fils de Daniel, H.W. Plainview, n'apparaît que lors de la seconde séquence, alors qu'il n'est que nourrisson, et se querelle avec son père à l'avant-dernière. Le problème familial ne circonscrit qu'une partie du film.
La nécessité du détachement
L'histoire de Daniel Plainview paraît dans un premier temps être celle d'un long détachement. Dans la première séquence du film, Daniel découvre son premier gisement de pétrole. Cependant, cette découverte s'accompagne simultanément d'une chute dans laquelle il se casse la jambe. Il doit alors ramper jusqu'à la ville pour acheter le terrain et le matériel nécessaire au forage. Cette jambe cassée est ce qu'il doit donner en échange du pétrole. Ou plutôt ce qu'il doit abandonner. Il s'agit ici d'un détachement du corps. Ce détachement explique pourquoi il continuera aller lui-même sur les terrains pour forer. Sa recherche, quel qu'en soit le but, ne lui permet pas de succomber aux plaisirs du corps. Il poussera au maximum cet ascétisme en dormant sur le sol, pour endurer le contact avec la matérialité, à moins que cela soit pour être au plus près du pétrole souterrain.
Ce premier sacrifice n'est pourtant que le prélude à un second apparemment beaucoup plus douloureux, celui de la famille. Le pétrole lui exigera de Daniel qu'il renonce à son fils et à un demi-frère qui l'a retrouvé.
Il ne reste alors à Daniel que trois choses, son pétrole, son associé, qui lui sera fidèle tout au long de sa trajectoire, et son héritier, son fils. Ce dernier a en effet un double statut dans le film. Il est le fils de Daniel, mais le sentiment filial disparaîtra peu à peu. Le fils ne sera plus qu'associé, celui qui reprendra l'entreprise de Daniel Plainview. L'avant-dernière scène renverse tout ce qu'une première vision du film avait imaginé. Durant tout le film, Daniel, celui qui a tout abandonné, semble vouloir constituer constamment une solidarité, qu'elle soit familiale ou professionnelle, avec son fils. Quand son fils devenu adulte veut vivre sa propre vie, leur dispute nous montre que le renoncement initial de Daniel était beaucoup plus profond que le film nous le suggérait.
La seconde boucle: que cherche Daniel Plainview ?
Il faut donc revenir sur l'ensemble du trajet de Daniel. Cette répétition doit être pensée sous le signe de la révélation et non plus du détachement. Nous apprenons dans la seconde moitié du film un des éléments déclencheurs de cette quête. Lorsqu'il était jeune, Daniel a vu près de la demeure de sa famille une maison qu'il voulait posséder. Le pétrole n'est donc qu'un moyen pour réaliser ce rêve d'enfant. Ce dernier semble s'être plus que réalisé à la fin du film. Daniel vit dans un véritable château. Le fait d'avoir un bowling personnel à l'intérieur de sa demeure atteste de sa richesse et de sa capacité à s'offrir tout ce dont il rêve. Pourtant, sa vigueur, nécessaire pour construire son empire, a maintenant disparu. Il n'est plus que le fantôme de lui-même. Ses journées semblent n'être qu'un tête-à-tête avec la boisson. Cette décadence semble incompréhensible alors qu'il a tout réussi.
C'est pourquoi il est nécessaire de revenir à la séquence inaugurale du film. Daniel découvre des traces de pétrole. Après avoir agrandi le trou qu'il a creusé en le dynamitant, Daniel se casse la jambe. Cet accident se produit SUR le gisement de pétrole. Il ne s'agit pas d'un échange, d'une dette symbolique à payer pour avoir le pétrole. Il s'agit d'une véritable révélation. C'est pourquoi Daniel a la force de se traîner jusqu'à la ville. Ainsi, à chaque fois que Daniel devra sacrifier quelque chose, il sera en proie à une nouvelle révélation. Cette révélation prendra la forme d'une quasi-béatitude lors de l'incendie du forage.
Il lui faudra pourtant gagner une dernière bataille pour atteindre le but qu'il s'est fixé depuis son enfance. Depuis son arrivée sur les terres des Sunday, Daniel Plainview est confronté à l’un des deux fils de la famille, Eli Sunday. Ce dernier est un pasteur qui se considère comme le prophète de la Troisième Révélation. Eli veut que Daniel Plainview finance son église en échange des terres de son père. Le refus de Daniel prend alors une tonalité mystique car la série d’accidents qui s'abat sur son entreprise (la mort d'un des ses ouvriers, l'accident de son fils) semble être une vengeance de la part d’Eli. Cette vengeance surnaturelle serait alors le signe de la puissance de cette nouvelle religion et de l'élection divine d’Eli. Mais en acceptant l'accident de son fils lors de la seconde révélation du pétrole, Daniel semble détruire la puissance de ce faux prophète.
Pourtant, son aide lui sera nécessaire pour finir son oeuvre. Afin de pouvoir acheter les dernières terres dont il a besoin, il doit faire un marché avec Eli: il doit devenir membre de l'Église fondée par Eli. À la fin de la cérémonie durant laquelle Daniel doit avouer ses fautes pour faire partie de l'Église de la Troisième Révélation, il prononce pour lui-même: «j'ai mon pipeline». La religion est détruite dans sa propre demeure car elle devient un auxiliaire à la recherche du pétrole. Le film semble présenter un cynisme radical: aucune valeur ne peut supporter la recherche de l'argent, du pétrole, pas même la religion. Celle-ci devient uniquement un instrument aux mains de Daniel, de même qu'il peut jouer sur la sentimentalité des paysans pour qu'ils acceptent de vendre leurs terres. Ces ruses de Daniel l'obligent à une distance par rapport à son propre comportement. Au moment où le spectateur à l'impression qu'il se laisse entraîner par la situation (par exemple durant cette cérémonie religieuse), il est capable de penser constamment au profit que ce comportement pourra lui apporter. Celui-ci n'est jamais vécu mais joué.
Le pétrole contre la religion ou le pétrole comme religion ?
Ce cynisme n'est en fait qu'une interprétation grossière de l'expérience de Daniel Plainview. En effet, la scène que nous venons de décrire se trouve inversée lors de la dernière séquence du film. En pleine crise économique, Eli Sunday vient voir Daniel Plainview. Eli Sunday est aux abois car il a perdu toute sa fortune dans la crise. Daniel est un homme seul, plongé dans l'alcool. Eli lui propose alors un dernier marché: Bandy est mort et il lui propose de racheter sa terre, qui contient du pétrole. Daniel lui demande alors d'avouer à voix haute, en imaginant qu'il est devant une communauté de fidèles, qu'il est un faux prophète. Eli accepte de renier sa foi. Son désespoir n'est pas seulement lié à sa ruine mais au fait d'avoir cédé à la tentation. Cette faute ne fait que confirmer son aveu: il n'est pas un prophète. Il pouvait prétendre à ce statut tant qu'il se servait de l'argent pour son église.
Le cynisme est-il la vérité du film? Faut-il voir dans la religion un simple «opium du peuple(1)» au service de la domination et de l'économie? En fait, le film distingue le caractère idéologique de la religion et l'éthos religieux. Max Weber(2) a montré comment l'articulation de ces deux aspects de la religion était à l'origine de la convergence fondatrice de l'économie moderne, entre le protestantisme et le capitalisme. Le Protestant doit considérer son métier comme une vocation. Cette conséquence de la prédestination va mettre le travail au centre de l'éthique protestante. C'est la socialisation religieuse qui sera au coeur du mode de vie capitaliste. Cette distinction entre l'idéologie religieuse et l'éthos qui en est la véritable expression permet de relativiser le recul de la religion. Ses croyances peuvent disparaître de nos esprits car elle a imprégné un mode de vie qui semblait le plus matérialiste, et le plus anti-religieux possible. Nous pouvons nous passer de la religion car c'est elle qui constitue notre être.
Cependant, le film nous présente un second déplacement dans le rapport entre religion et capitalisme. Il ne faut pas seulement penser la religion comme masque de la domination économique ou comme éthos donnant une place fondatrice au travail. C'est la recherche de l'argent, du pétrole qui devient le véritable éthos religieux. Dans la dernière séquence du film, Daniel avoue à Eli que c'est son frère jumeau, Paul Sunday, qui a signalé à Daniel Plainview que les terres de leur père contenaient du pétrole. Paul, qu'on ne voit que dans une seule scène du film, est selon Daniel Plainview le vrai prophète de la Troisième Révélation. Il a gagné dix mille dollars par son renseignement et aura une entreprise de forage florissante. C'est lui qui va permettre à Daniel de passer d'une petite entreprise de forage à un véritable empire. Tel un prophète, il n'apparaît que pour annoncer sa Révélation. Daniel doit prendre le risque de le croire. C'est ce risque pris qui fera de lui un fidèle de cette nouvelle Révélation.Il ne s'agit pas prosaïquement d'un culte de l'argent, du gain mais d'une nouvelle recherche du salut. D'une recherche qui serait le salut lui-même. C'est pourquoi seuls ceux qui peuvent tout sacrifier à cette recherche peuvent avoir cette Révélation. La décadence finale de Daniel Plainview est maintenant compréhensible. Il n'est pas un homme déçu par son rêve, ou désabusé à cause de sa puissance, mais un homme qui profite du pétrole sans avoir à le rechercher. Esclave de la simple jouissance, du «service des biens (3)», il a trahi l'éthos du pétrolier qui l'a sauvé tout au long de sa trajectoire. En partant pour construire sa propre entreprise, le «fils» de Daniel voudra réaliser cet éthos qui se confond avec la totalité de son existence.
( 1) Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel. Paris, Aubier Montaigne, 1992.
( 2) Max Weber, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Paris, Agora, Pocket, 1994.
( 3) Jacques Lacan, L'éthique de la psychanalyse, Séminaire VII. Paris, Le Seuil, 1986.
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