
There will be blood met en scène la rencontre entre «l'esprit économique» et «l'esprit religieux» à travers la trajectoire de Daniel Plainview, un chercheur de pétrole. Le film le suit de la découverte de son premier gisement en 1898 à son apothéose lors de la crise boursière de 1929. Cet homme qui refuse toute réussite en dehors de la sienne, qui considère comme adversaire toute personne étrangère à son entreprise devra se positionner par rapport à deux valeurs non marchandes: la famille, par l'intermédiaire de son fils et d'un prétendu demi-frère, et la religion, par l'intermédiaire de Eli Sunday. En fait, les premières et dernières scènes du film nous montrent que c'est le problème religieux qui sera au centre de l'itinéraire de Daniel Plainview. La première séquence pouvant être considérée comme la révélation de Daniel Plainview et la dernière étant son explication avec le faux-prophète qu'est Eli Sunday, ce problème englobe tout le récit. Au contraire, le fils de Daniel, H.W. Plainview, n'apparaît que lors de la seconde séquence, alors qu'il n'est que nourrisson, et se querelle avec son père à l'avant-dernière. Le problème familial ne circonscrit qu'une partie du film.
La nécessité du détachement
L'histoire de Daniel Plainview paraît dans un premier temps être celle d'un long détachement. Dans la première séquence du film, Daniel découvre son premier gisement de pétrole. Cependant, cette découverte s'accompagne simultanément d'une chute dans laquelle il se casse la jambe. Il doit alors ramper jusqu'à la ville pour acheter le terrain et le matériel nécessaire au forage. Cette jambe cassée est ce qu'il doit donner en échange du pétrole. Ou plutôt ce qu'il doit abandonner. Il s'agit ici d'un détachement du corps. Ce détachement explique pourquoi il continuera aller lui-même sur les terrains pour forer. Sa recherche, quel qu'en soit le but, ne lui permet pas de succomber aux plaisirs du corps. Il poussera au maximum cet ascétisme en dormant sur le sol, pour endurer le contact avec la matérialité, à moins que cela soit pour être au plus près du pétrole souterrain.
Ce premier sacrifice n'est pourtant que le prélude à un second apparemment beaucoup plus douloureux, celui de la famille. Le pétrole lui exigera de Daniel qu'il renonce à son fils et à un demi-frère qui l'a retrouvé.
Il ne reste alors à Daniel que trois choses, son pétrole, son associé, qui lui sera fidèle tout au long de sa trajectoire, et son héritier, son fils. Ce dernier a en effet un double statut dans le film. Il est le fils de Daniel, mais le sentiment filial disparaîtra peu à peu. Le fils ne sera plus qu'associé, celui qui reprendra l'entreprise de Daniel Plainview. L'avant-dernière scène renverse tout ce qu'une première vision du film avait imaginé. Durant tout le film, Daniel, celui qui a tout abandonné, semble vouloir constituer constamment une solidarité, qu'elle soit familiale ou professionnelle, avec son fils. Quand son fils devenu adulte veut vivre sa propre vie, leur dispute nous montre que le renoncement initial de Daniel était beaucoup plus profond que le film nous le suggérait.
La seconde boucle: que cherche Daniel Plainview ?
Il faut donc revenir sur l'ensemble du trajet de Daniel. Cette répétition doit être pensée sous le signe de la révélation et non plus du détachement. Nous apprenons dans la seconde moitié du film un des éléments déclencheurs de cette quête. Lorsqu'il était jeune, Daniel a vu près de la demeure de sa famille une maison qu'il voulait posséder. Le pétrole n'est donc qu'un moyen pour réaliser ce rêve d'enfant. Ce dernier semble s'être plus que réalisé à la fin du film. Daniel vit dans un véritable château. Le fait d'avoir un bowling personnel à l'intérieur de sa demeure atteste de sa richesse et de sa capacité à s'offrir tout ce dont il rêve. Pourtant, sa vigueur, nécessaire pour construire son empire, a maintenant disparu. Il n'est plus que le fantôme de lui-même. Ses journées semblent n'être qu'un tête-à-tête avec la boisson. Cette décadence semble incompréhensible alors qu'il a tout réussi.
C'est pourquoi il est nécessaire de revenir à la séquence inaugurale du film. Daniel découvre des traces de pétrole. Après avoir agrandi le trou qu'il a creusé en le dynamitant, Daniel se casse la jambe. Cet accident se produit SUR le gisement de pétrole. Il ne s'agit pas d'un échange, d'une dette symbolique à payer pour avoir le pétrole. Il s'agit d'une véritable révélation. C'est pourquoi Daniel a la force de se traîner jusqu'à la ville. Ainsi, à chaque fois que Daniel devra sacrifier quelque chose, il sera en proie à une nouvelle révélation. Cette révélation prendra la forme d'une quasi-béatitude lors de l'incendie du forage.
Il lui faudra pourtant gagner une dernière bataille pour atteindre le but qu'il s'est fixé depuis son enfance. Depuis son arrivée sur les terres des Sunday, Daniel Plainview est confronté à l’un des deux fils de la famille, Eli Sunday. Ce dernier est un pasteur qui se considère comme le prophète de la Troisième Révélation. Eli veut que Daniel Plainview finance son église en échange des terres de son père. Le refus de Daniel prend alors une tonalité mystique car la série d’accidents qui s'abat sur son entreprise (la mort d'un des ses ouvriers, l'accident de son fils) semble être une vengeance de la part d’Eli. Cette vengeance surnaturelle serait alors le signe de la puissance de cette nouvelle religion et de l'élection divine d’Eli. Mais en acceptant l'accident de son fils lors de la seconde révélation du pétrole, Daniel semble détruire la puissance de ce faux prophète.
Pourtant, son aide lui sera nécessaire pour finir son oeuvre. Afin de pouvoir acheter les dernières terres dont il a besoin, il doit faire un marché avec Eli: il doit devenir membre de l'Église fondée par Eli. À la fin de la cérémonie durant laquelle Daniel doit avouer ses fautes pour faire partie de l'Église de la Troisième Révélation, il prononce pour lui-même: «j'ai mon pipeline». La religion est détruite dans sa propre demeure car elle devient un auxiliaire à la recherche du pétrole. Le film semble présenter un cynisme radical: aucune valeur ne peut supporter la recherche de l'argent, du pétrole, pas même la religion. Celle-ci devient uniquement un instrument aux mains de Daniel, de même qu'il peut jouer sur la sentimentalité des paysans pour qu'ils acceptent de vendre leurs terres. Ces ruses de Daniel l'obligent à une distance par rapport à son propre comportement. Au moment où le spectateur à l'impression qu'il se laisse entraîner par la situation (par exemple durant cette cérémonie religieuse), il est capable de penser constamment au profit que ce comportement pourra lui apporter. Celui-ci n'est jamais vécu mais joué.
Le pétrole contre la religion ou le pétrole comme religion ?
Ce cynisme n'est en fait qu'une interprétation grossière de l'expérience de Daniel Plainview. En effet, la scène que nous venons de décrire se trouve inversée lors de la dernière séquence du film. En pleine crise économique, Eli Sunday vient voir Daniel Plainview. Eli Sunday est aux abois car il a perdu toute sa fortune dans la crise. Daniel est un homme seul, plongé dans l'alcool. Eli lui propose alors un dernier marché: Bandy est mort et il lui propose de racheter sa terre, qui contient du pétrole. Daniel lui demande alors d'avouer à voix haute, en imaginant qu'il est devant une communauté de fidèles, qu'il est un faux prophète. Eli accepte de renier sa foi. Son désespoir n'est pas seulement lié à sa ruine mais au fait d'avoir cédé à la tentation. Cette faute ne fait que confirmer son aveu: il n'est pas un prophète. Il pouvait prétendre à ce statut tant qu'il se servait de l'argent pour son église.
Le cynisme est-il la vérité du film? Faut-il voir dans la religion un simple «opium du peuple(1)» au service de la domination et de l'économie? En fait, le film distingue le caractère idéologique de la religion et l'éthos religieux. Max Weber(2) a montré comment l'articulation de ces deux aspects de la religion était à l'origine de la convergence fondatrice de l'économie moderne, entre le protestantisme et le capitalisme. Le Protestant doit considérer son métier comme une vocation. Cette conséquence de la prédestination va mettre le travail au centre de l'éthique protestante. C'est la socialisation religieuse qui sera au coeur du mode de vie capitaliste. Cette distinction entre l'idéologie religieuse et l'éthos qui en est la véritable expression permet de relativiser le recul de la religion. Ses croyances peuvent disparaître de nos esprits car elle a imprégné un mode de vie qui semblait le plus matérialiste, et le plus anti-religieux possible. Nous pouvons nous passer de la religion car c'est elle qui constitue notre être.
Cependant, le film nous présente un second déplacement dans le rapport entre religion et capitalisme. Il ne faut pas seulement penser la religion comme masque de la domination économique ou comme éthos donnant une place fondatrice au travail. C'est la recherche de l'argent, du pétrole qui devient le véritable éthos religieux. Dans la dernière séquence du film, Daniel avoue à Eli que c'est son frère jumeau, Paul Sunday, qui a signalé à Daniel Plainview que les terres de leur père contenaient du pétrole. Paul, qu'on ne voit que dans une seule scène du film, est selon Daniel Plainview le vrai prophète de la Troisième Révélation. Il a gagné dix mille dollars par son renseignement et aura une entreprise de forage florissante. C'est lui qui va permettre à Daniel de passer d'une petite entreprise de forage à un véritable empire. Tel un prophète, il n'apparaît que pour annoncer sa Révélation. Daniel doit prendre le risque de le croire. C'est ce risque pris qui fera de lui un fidèle de cette nouvelle Révélation.Il ne s'agit pas prosaïquement d'un culte de l'argent, du gain mais d'une nouvelle recherche du salut. D'une recherche qui serait le salut lui-même. C'est pourquoi seuls ceux qui peuvent tout sacrifier à cette recherche peuvent avoir cette Révélation. La décadence finale de Daniel Plainview est maintenant compréhensible. Il n'est pas un homme déçu par son rêve, ou désabusé à cause de sa puissance, mais un homme qui profite du pétrole sans avoir à le rechercher. Esclave de la simple jouissance, du «service des biens (3)», il a trahi l'éthos du pétrolier qui l'a sauvé tout au long de sa trajectoire. En partant pour construire sa propre entreprise, le «fils» de Daniel voudra réaliser cet éthos qui se confond avec la totalité de son existence.
( 1) Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel. Paris, Aubier Montaigne, 1992.
( 2) Max Weber, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Paris, Agora, Pocket, 1994.
( 3) Jacques Lacan, L'éthique de la psychanalyse, Séminaire VII. Paris, Le Seuil, 1986.
